Négocier avec la Chine : quelles cartes l’Afrique peut-elle jouer ?

La Chine est aujourd’hui le premier partenaire commercial de l’Afrique, avec près de 300 milliards de dollars d’échanges en 2024. Cette relation, souvent perçue comme asymétrique, offre pourtant à l’Afrique de réelles marges de manœuvre si elles sont exploitées de manière stratégique.

La Chine est aujourd’hui le premier partenaire commercial bilatéral de l’Afrique et la source la plus visible de grands projets d’infrastructures, d’équipements et de services d’ingénierie. Rien qu’en 2024, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont atteint 295,6 milliards de dollars. Cette position dominante alimente souvent l’idée que les négociations sont déséquilibrées : Pékin combine financements, entreprises et influence diplomatique à une échelle hors de portée pour la plupart des pays africains. Mais en conclure que l’Afrique n’a pas d’atouts serait non seulement faux, mais aussi dangereux sur le plan stratégique.

L’argument de cet essai est clair : les gouvernements africains peuvent obtenir de bien meilleures conditions avec la Chine s’ils (i) multiplient leurs options, (ii) imposent plus de transparence et de rigueur dans le cycle des accords, et (iii) s’inspirent des réussites — sans copier les excès — du modèle de développement chinois.

La feuille de route proposée se décline en sept étapes : dresser un rapide état des lieux du paysage Chine–Afrique; identifier les leviers qui élargissent la marge de manœuvre; mettre en avant les « cartes » concrètes que l’Afrique peut jouer; transformer la rivalité entre grandes puissances en accords plus avantageux; tirer les bonnes leçons de l’ascension chinoise; établir une check-list de négociation; et enfin, appliquer rapidement des réformes de gouvernance pour garantir des résultats durables. L’enjeu n’est pas de « contrer » la Chine, mais de maximiser la valeur de chaque négociation — qu’elle se fasse avec Pékin ou avec d’autres partenaires.

1) Le paysage : la dépendance est réelle, mais les options aussi

L’empreinte économique de la Chine en Afrique est massive, mais ni monolithique ni figée. Sur le plan commercial, Pékin achète des matières premières africaines et vend machines, équipements de transport, produits électroniques et biens de consommation : la relation est importante mais très hétérogène selon les pays et les secteurs. Sur le plan financier, les prêts chinois ont explosé au début de l’initiative « Belt and Road » avant de ralentir après 2017, face à la montée des risques de surendettement. Les récentes restructurations — comme celle de la Zambie — montrent que même des situations complexes peuvent être résolues si les créanciers sont organisés et transparents, certes avec lenteur mais aussi avec des leçons à tirer.

Pendant ce temps, les rivaux mondiaux ne restent pas inactifs : l’Union européenne, via son initiative Global Gateway, a prévu des ressources massives pour la connectivité et l’énergie en Afrique; le G7 soutient des corridors stratégiques comme Lobito à travers son Partnership for Global Infrastructure and Investment; le Japon, via la TICAD, élargit ses guichets concessionnels; l’Inde, les investisseurs du Golfe, la Turquie et les institutions africaines de financement du développement renforcent leurs positions dans des créneaux spécifiques.

La leçon pour les négociateurs est double. Premièrement, la dépendance de l’Afrique au capital et aux entreprises chinoises varie fortement d’un pays et d’un secteur à l’autre : aucune vulnérabilité n’est universelle. Deuxièmement, la valeur des options augmente : des projets bien préparés peuvent aujourd’hui susciter une véritable concurrence entre consortiums chinois, occidentaux, japonais, indiens, du Golfe et africains. La vraie contrainte n’est plus « qui financera », mais la qualité de la préparation des projets, la crédibilité institutionnelle et la prévisibilité des politiques et des tarifs. En somme, les négociateurs ne sont pas contraints à accepter des offres « à prendre ou à laisser » : ils peuvent créer leurs propres options — à condition d’investir dans les pipelines de projets, les règles et les capacités, et de garantir des analyses et priorités claires pour le développement, sur un horizon de moyen à long terme.

 

2) Les leviers qui élargissent la marge de manœuvre de l’Afrique

Les États africains peuvent renforcer leur marge de négociation en combinant des leviers institutionnels et de marché qui favorisent la concurrence et réduisent les risques. Sept leviers sont décisifs :

L’échelle régionale via la ZLECAf. L’unification des règles d’origine, la réduction des barrières non tarifaires et l’harmonisation des normes transforment des dizaines de petits marchés en un marché continental doté d’un réel pouvoir d’achat. La demande agrégée (par exemple pour le matériel roulant, les équipements de transmission ou les infrastructures numériques) réduit les coûts unitaires et renforce la capacité de négociation. Pour donner l’ampleur de ce marché : il représente 3 400 milliards de dollars, 15 % de la population mondiale, 3,2 % du PIB mondial et 1,6 % des exportations mondiales de biens et services. Un potentiel considérable, à condition que les revenus augmentent et qu’une classe moyenne solide émerge.

Appels d’offres compétitifs et projets bancables. Des études de faisabilité de qualité, des analyses coûts-bénéfices rigoureuses, des modèles réalistes de demande et de tarification, ainsi qu’une diligence environnementale et sociale complète attirent plusieurs soumissionnaires crédibles. La concurrence — et non les marchandages bilatéraux — est le meilleur outil pour révéler le juste prix et la qualité.

Transparence et contrats standardisés. La publication des conditions fiscales clés et l’utilisation de modèles types d’accords PPP/IPP limitent la recherche de rentes et recentrent la négociation sur la performance. Les clauses imposant une confidentialité excessive, des engagements négatifs trop vastes ou des arrangements de type « prêteur le plus favorisé » devraient être rejetées d’office.

Discipline en matière de dette. Une stratégie d’endettement à moyen terme approuvée en Conseil des ministres, fixant des plafonds stricts pour les emprunts non concessionnels et testant explicitement les prêts adossés aux ressources (RBLs), prévient les dérapages. Ces prêts ne doivent être envisagés que si l’actif de remboursement est liquide, diversifié, couvert contre les fluctuations de prix et géré par des règles de séquestre transparentes; sinon, les éviter.

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